Les fameux bals flottants !

De la danse et des jeux sur le Vincou

On vous doit d’abord la vérité, au risque d’affadir un peu la légende : il n’y a jamais eu de bals réellement « flottants » sur le Vincou… En revanche, chaque été du début des années 60, les habitants du quartier du Pont de la Pierre ont bel et bien organisé au ras de la surface de l’eau des jeux, des concerts et des bals sur un immense parquet, reposant en fait sur le fond de la rivière…  Et ça, c’est beaucoup mieux qu’une légende !

Ce parquet, prêté par la commune, servait d’ordinaire de scène au Festival National de Bellac, la structure porteuse était constituée de solives, de chevrons et de pannes de récupération fournies par les établissements Courivaud, une frêle clôture de ganivelles de châtaigner faisant fonction de garde corps, le tout posé sur de vieux fûts métalliques de 200 litres, vidés de leurs produits chimiques nécessaires au tannage minéral du cuir, et lestés du même volume d’eau, pour ne pas flotter justement ! Bonjour la pollution ! Mais à l’époque on se souciait peu, ou plutôt pas d’ailleurs, d’environnement ou d’écologie : après usage, les substances chimiques contenues dans ces fûts étaient de toute façon rejetées sans traitement directement dans la rivière, après avoir été manipulées sans guère plus de précautions et de protections par les ouvriers… Mais revenons-en au fameux parquet de bal. Son montage prenait deux bonnes semaines : chaque soir à la débauche, les ouvriers tanneurs aidés par leurs enfants du faubourg du Pont de la Pierre, mais aussi de Chapterie ou du quartier de l’Église, se retrouvaient sur les rives du Vincou et dans le lit de la rivière. Il leur fallait rouler les fûts, les mettre à l’eau, les caler sur le fond, les remplir, les relier et les intercaler avec des tréteaux pour stabiliser le tout, construire sur le lavoir la scène qui servirait à l’orchestre, aux discours et à la remise des prix. Il fallait aussi planter les mâts qui supporteraient le garde corps de châtaignier, et à leur sommet, les fanions, les guirlandes lumineuses, sans oublier le drapeau tricolore du 14 juillet, car la Fête du Pont de la Pierre était traditionnellement jour de Fête Nationale !
Alors, cette fête ? Il n’y avait pas que le bal… Tout commençait par un coup de canon (à blanc bien sûr) tiré au lever du jour par les pompiers sur le Pont de la Pierre.
La matinée était consacrée aux jeux de plein air pour enfants, course en sac de jute, course à l’œuf la cuiller entre les dents, cross country « en faisant le grand tour par le Pignier et chez Garceau », concours de grimace, concours de pêche… L’après midi s’ouvrait par les discours : celui de Monsieur le Maire, et celui du Président du Comité des Fêtes bien heureux d’être ainsi gracieusement associés à la seule fête populaire de Bellac. Ensuite, depuis le parquet et tout au long de la rive du champ de peupliers, des centaines, voire sans doute des milliers au fil de la journée, suivaient avec passion et bonne humeur les jeux proposés dans et sur l’eau : 100 mètres nage libre, course aux canards, le tonneau flottant qu’il fallait dompter à califourchon (un vrai rodéo aquatique), le mât de cocagne bien glissant, mais aussi des joutes sur d’improbables radeaux faits d’assemblages de vieux bidons d’huiles collectés chez les garagistes de Bellac, re-bonjour la pollution, ou encore une présentation de bateaux à moteurs à hélice ou à aube conçus et auto-construits pendant l’année par l’inventif et super bricoleur Milou, alors que dans le même temps la fête foraine battait son plein au carrefour : manège, loterie, et stand de tir « des Morichon », le tout suivi d’un apéro-concert dans le quartier illuminé, puis du feu d’artifice avant le fameux « Grand Bal sur parquet monté entièrement sur la rivière le Vincou » !
Un grand bal gratuit car animé généreusement par Frédo Cariny, et son orchestre officiel de la R.T.F., en témoignage de la solide et fidèle amitié qui liait depuis 1944 ce musicien habitant le village de Saint Sauveur devenu « vedette des accordéons Maugein Frères » et Raymond Fredonnet, l’animateur, l’âme de cette inoubliable fête du Pont de la Pierre sans cesse améliorée et enrichie de 1960 à 1964, qui, toute enjolivée, a fini par se muer dans la mémoire collective bellachonne en incroyable « bal flottant ».

Article de Patrick PETIT, à lire dans MEFIA TE ! N°8

Archive – collection personnelle Raymond Fredonnet

Amitié et camaraderie

Photo André Clavé

Pas de bal sans orchestre, et pas de fête sans prêt de matériel, sans bénévoles, sans mise en commun des moyens, sans volonté de se rassembler. C’est sur l’amitié et la camaraderie que Raymond Fredonnet, mécano, plombier, électricien, soudeur, gardien concierge et homme de confiance de la tannerie André Papon, organisateur-né et meneur d’hommes hors pair, s’appuiera pour fédérer les talents de ses collègues, ses voisins, mais aussi ses relations parmi des patrons, des artistes, des chasseurs, pour créer et offrir aux autres des moments exceptionnels tout en innovant toujours… Les Fêtes du Pont de la Pierre terminées, dans le même esprit, il organisera pendant plus d’une décennie dans les années 70-80 des ball-traps d’anthologie de trois jours rassemblant des tireurs bien au-delà du milieu de la chasse toujours avec le concours « des habitants du vieux Bellac », qui cessèrent car devenus encore une fois trop lourds à gérer, victimes de leur succès sans cesse grandissant. C’est lui encore qui plus tard, bien avant la mode des fêtes des voisins, initiera chaque été, dans le jardin public du Vincou qui a remplacé les tanneries disparues, les toujours bien vivants repas de quartier du Pont de la Pierre qui rassemblent désormais presque autant de nouveaux habitants britanniques que de familles du cru… Et c’est le même, Monsieur Fredonnet pour les officiels, Fredon pour les copains, Raymond pour les amis, qui se transformera à la fin de sa vie en historien de la Résistance pour donner un visage, une âme et un destin à tous ses compagnons dont les noms sont gravés sur les stèles que l’on voit au long de nos routes…


Mieux avant… ou pas !

À l’époque on ne parlait pas de lien social, d’intergénérationnel, on ne savait pas que ça existait mais on le vivait… Cette fête le prouve. On avait du boulot, on pouvait changer de patron tanneur quasi du jour au lendemain mais on était payé à l’heure et on pouvait être « débauché » aussi vite. C’était le temps des diminutifs et des surnoms : Fredon, le Cinno, le Chico, le Milou, Baba, Cent kilos (pourtant pas grand et tout en muscles), le Grand bitou, Papillon, Pagaille (qui m’avait battu au concours de grimace), le Grand Pierre (patron des établissements Courivaud), Néné (propriétaire de la petite Manufacture de pantoufles Gravette qu’il allait vendre aux magasins de luxe des Champs Elysées avec sa DS, la seule voiture du quartier) bombardé Président d’Honneur du Comité d’Organisation… Toute une humanité, classes sociales « atténuées »… Et côté environnement ? En amont du Pont de la Pierre on pouvait pêcher de la friture, des gardèches, des goujons, des blancs… En aval, on pouvait contempler les eaux irisées chargées de chrome, de sel de fer, d’aluminium, de zirconium, de colorants acides entre autres, rejetées par les tanneries et bientôt obscurcies de celles des égouts de la ville déversées dans le canal. Mais un peu plus bas sous le viaduc on capturait d’énormes carpes…


1, 2, 3, 4 et puis s’en va

La Fête du Pont de la Pierre n’a connu que quatre éditions, victime de son succès. L’événement avait pris trop d’importance : on fera même venir de véritables barques de joutes de Sète avec leurs équipages de pros, une troupe de folklore provençal, un équipage de sonneurs de trompes de chasse… Et puis la sécurité devenait problématique ; le parquet s’était partiellement effondré sous le poids de la foule, on organisait des balades de nuit aux chandelles en « canoë maison » ou en radeaux de bidons d’huile, le tout sans bouée ou gilet de sauvetage ! Beaucoup trop lourd pour des organisateurs qui n’étaient même pas constitués en association.

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