La Basse-Marche, un territoire à jamais enclavé ?

Un mythe bien tenace

Bon, soyons honnêtes, lorsque nous avons entamé l’exploration des mythes locaux, une petite musique revenait souvent : la Basse-Marche, mal desservie par les réseaux de transport, serait une sorte de trou noir de la France… Mais si cette idée de territoire isolé était véhiculée par un historique plus ancien qu’on ne le soupçonne, on en trouverait des traces, non ? C’est animé par cette conviction que l’un de nos historiens s’est lancé sur les pistes des difficultés de mobilité haute-viennoise, et autant dire qu’il a trouvé un filon !

« La 147 en 2×2 voies, on en parle depuis 1941, j’la verrai pas de mon vivant! »
« L’état des routes? Laissez-moi rire, en Haut-Limousin on est la 5e roue du carrosse ! »
« M’installer en Basse-Marche? Ça va pas la tête, on met trop de temps pour aller à Limoges et pour se rendre à Paris, quelle galère ! »
« L’Hyperloop chez nous ? C’est pas demain, la veille ! »

Alors, notre territoire est-il voué à rester loin de tout ? Est-il si mal desservi que cela ? La Basse-Marche et ses habitants sont-ils autant isolés et du coup désolés ? Sans nier la réalité des difficultés actuelles de circulation, l’idée d’isolement et de mauvaise desserte de la Basse-Marche vient de loin. Je vous propose de monter dans ma machine à remonter le temps (moyen de transport efficace car fictif !) afin de remettre toutes nos questions sur ce sujet en perspective. Allons d’abord du côté de Bellac pour retrouver l’illustre Jean de La Fontaine à la fin du XVIIe siècle. Voici un extrait du courrier écrit à sa femme :
« Notre seconde couchée fut Bellac. L’abord de ce lieu m’a semblé une chose singulière, et qui vaut la peine d’être décrite. Quand, de huit ou dix personnes qui y ont passé sans descendre de cheval ni de carrosse, il n’y en a que trois ou quatre qui se soient rompu le cou, on remercie Dieu.
Ce sont morceaux de rochers.
 Entés les uns sur les autres,
 Et qui font dire aux cochers
 De terribles patenôtres
1.
 Des plus sages à la fin
Ce chemin épuise la patience. »

Ce séjour a aussi inspiré à La Fontaine la célèbre fable Le coche et la mouche. Et cela n’a pas arrangé l’image de la région en matière de circulation. Cela reste la vision d’une élite noble et parisienne et il n’est pas certain que les habitants du coin se soient formalisés de l’état des routes et chemins. Mais le mauvais état du réseau de circulation est devenu tristement proverbial et a collé, très durablement, à l’image du territoire. Reprenons notre voyage pour nous retrouver un siècle et demi plus tard. En 1840, un inspecteur primaire installé à Bellac, exalté mais un peu ronchon, se plaint à son tour :
«[…] Dans ce pays-ci un chemin abominable est encore passable, aussi les habitants ont-ils recours à d’autres expressions. Ils disent qu’un chemin est rabiat, enragé lorsque les chevaux s’y enfoncent jusqu’au poitrail. Un chemin est périssable ou peri lorsque cavalier et monture descendent dans la boue jusqu’au yeux exclusivement. Enfin un chemin est despérat, désespéré, lorsque, pareilles aux villes de Pompéi et d’Herculanum, les caravanes voyageuses sont englouties dans l’abîme sans qu’il surnage le moindre vestige humain ou chevalier. Eh bien ! Monsieur le recteur, tous les chemins vicinaux, à partir de Dompierre sont rabiat, périssables ou despérats ; à tel point que, parvenu à Arnac, je ne pus pas trouver un guide qui consentit à m’accompagner à Saint-Léger-Magnazeix […]».

Ce témoignage est intéressant. Certes, il émane d’un membre de l’élite (cette fois bourgeoise) qui amplifie ce qui lui est arrivé de manière plutôt excessive et pompeuse. Mais, il semble aussi s’appuyer sur des propos tenus par des habitants du territoire. L’historien Alain Corbin affirme que l’amélioration de la circulation s’est fait attendre. Il cite une enquête orale de 1866 dans laquelle l’état des chemins vicinaux suscite de nombreuses plaintes malgré les travaux réalisés. Par contre, si au début du XIXe siècle, la route royale reliant Poitiers à Limoges (n°147) était impraticable trois mois de l’année, la circulation s’est nettement améliorée à la fin de la monarchie de Juillet (fin des années 1840). Ouf, la Basse-Marche commence à sortir de l’ornière. Allez encore un petit bond en avant : nous sommes en Basse-Marche sous Napoléon III. La gare du Dorat ouvre en 1867 et les Bas-Marchois peuvent se rendre facilement à Poitiers. Par contre, pour se rendre à Limoges, le train doit passer par Droux, Châteauponsac, Bessines, Bersac. Il faut attendre 1880-1881, pour avoir une liaison plus directe via Bellac ce qui permet de gagner 20 km environ donc du temps. N’empêche, nous avons eu le train avant Saint-Junien ou Saint-Yrieix-la-Perche ! En effet, les liaisons Limoges – Brive et Limoges – Angoulême n’ont été réalisées qu’en 1875. Alors, qui va dire que la Basse-Marche a toujours été mal desservie ? Alain Corbin dit qu’à cette époque, en Basse-Marche comme autour de Limoges, on rencontre peu de perceptions d’isolement contrairement à la Corrèze. Et cela grâce au chemin de fer arrivé tôt dans le Nord de la Haute-Vienne.

Terminus. Retour en 2021, tout le monde descend ! Alors, allons-nous encore nous lamenter de la RN 147 pas la hauteur de nos espérances ? Des 3 h30 de trajet pour nous rendre à Paris ? Pour vous consoler et relativiser, je dirai qu’il fallait 8 à 9 jours pour se rendre à la capitale au XVIIe-XVIIIe siècle. D’autre part, nous avons la chance de vivre sur un territoire relativement préservé, non ? Obtenir une autoroute ou une 2×2 voies, à l’heure du changement climatique et des enjeux écologiques, serait-ce un vrai progrès ? Et si nous nous tournions vers des moyens de transports alternatifs «au-tout-voiture» comme un train repensé et modernisé ? Le débat est ouvert !

Article écrit par David GOURAUD, à lire dans Mefia Te n°8.

1- Les patenôtres étaient des prières (pater noster = notre père). Ici cela désigne des jurons.

Sources :

• Alain Corbin, Archaïsme et modernité en Limousin au XIXe siècle (1845-1880). La rigidité des structures économiques, sociales et mentales, Presses Universitaires de Limoges, 1998

Construire un « désenclavement » : les Ponts et Chaussées et le Limousin8

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